20.02.2006
Larguez toutes vos amarres
Ce blog raconte en texte et en images le demi-tour du monde par l'Est que j'ai eu la chance d'effectuer lors de mon service national en 1993-1994 à bord de la Jeanne d'Arc.
Ce bateau de 180 mètres et de 12000 tonnes embarquait chaque année plus de 800 marins, principalement de carrière. Autant vous dire que la vie à bord est riche en rencontres et en anecdotes, et que les escales offrent à ceux qui le veulent bien de magnifiques opportunités de découverte.
J'ai écrit ce journal pendant mes quarts, surtout la nuit, pour me souvenir, toujours, de ce que j'ai vécu à l'époque. C'est que ce que je vous invite à partager.
Arnaud Latourrette

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19.02.2006
1 - Au large de l'Espagne, le 30.10.93
Cela faisait quinze jours que je voyais les quais de Brest chaque matin quand je me levais, et voilà, nous sommes enfin en mer pour une campagne de cinq mois.
L'appareillage a été très bien organisé. Nous avons eu la visite du Ministre de la Défense et d'un grand nombre de feuilles de chêne. Je faisais partie de la garde, en grande tenue, sur le pont d'envol, sous un ciel étonnamment sans nuages. Nous avons eu le speech traditionnel, mais malheureusement, bon vent et bonne mer pour les officiers et les élèves, mais rien pour l'équipage. En fin de cérémonie, pendant le poste de manœuvre, lors duquel je n'avais pas de rôle précis, je suis monté en P3 voir de haut cette fois le bal des transrades et le Henry qui nous précédait. C'était impressionnant de voir toutes ces familles agiter mouchoirs et manteaux, mais vu l'ambiance de départ, c'était aussi bien que ma famille ne soit pas là.
Je ne me rends pas vraiment compte que c'est le vrai départ car même quand je suis de quart et que je regarde la carte de navigation pour repérer le dernier point, ce n'est pas très parlant. Je crois que je réaliserai plus d'ici trois ou quatre jours, lorsque nous serons en Méditerranée. J'ai revu des tas de dauphins cet après-midi, mais je n'ai pas eu le temps de faire des photos. Nous ne sommes malgré les apparences pas en croisière et je n'ai pas mon appareil photo en permanence autour du cou. J'en reverrai de toutes façons bientôt.
La mer était vraiment calme dans le golfe de Gascogne, pas plus de deux mètres de houle pour le moment, donc pas de mal de mer. Le bateau grince mais il semble tenir le coup quand les paquets de mer s'écrasent sur la tôle pas loin de ma bannette.
13:00 Publié dans A - Entre Brest et Alexandrie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
2 - Au large de Gibraltar, le 01.11.93
Je suis en poste de quart en passerelle, de minuit à quatre heures. Dehors, ça bastonne bien mais je suis passé par la cafétéria avant de monter, et j'ai l'estomac en béton. A l'heure qu'il est, nous serons bientôt à Gibraltar.
Nous nous entendons bien avec les officiers élèves pour le moment, mais ils sont encore en train de prendre leurs marques et sont un peu distants avec les matelots du service Ecole. Je suis rassuré car il s'agit manifestement plus de timidité et de réserve que d'arrogance. Je m'entends très bien avec les matelots de mon service, mais l'ambiance à bord n'est pas terrible. C'est souvent le conflit entre services, pour de mauvaises raisons (n'utilise pas ce balai, ne passe pas par là, tu n'as rien à faire dans cette partie du bateau …). C'est tellement énervant qu'avant-hier, je me suis bien crispé avec un quartier-maître, qui m'interdisait l'accès à un passe extérieur, sous prétexte de poste de propreté. Ben voyons, poste de propreté à l'extérieur, sous les embruns. Il a fini par accepter mais il a sûrement dû faire un pause pour refroidir ses neurones.
Au BSI et au PC Trans, aussi, les gens n'ont pas compris qu'on avait besoin de tout le monde. Emmerder pour le principe, c'est justement leur principe. C'est toute une diplomatie pour obtenir ce que l'on veut d'eux et ça vient doucement, malgré ma position de "fils de". C'est donc une veine pour moi que le service Ecole fonctionne à part, avec un capitaine d'armes en or. J'arrive à me débrouiller pour laver mes chemises en dehors des moments prévus, à trouver des planches pour mes étagères, d'autres bricoles dans le style. Il faut bien s'organiser car si on trouve tout à bord, rien n'est gratuit.
A l'heure qu'il est, nous sommes à la pointe sud de l'Espagne, pas encore engagés dans le détroit. Le ciel est entièrement couvert, la mer est assez forte, et moi, je vais me coucher à quatre heures. Trois heures de répit avant cet horrible branle-bas. Les deux premières notes suffisent pour me réveiller, mais le morceau entier (Diane et son odieux Rigodon) dure au moins vingt secondes. Du coup en sortant un pied de sa bannette, on se dit plutôt " et merde " que " oh quelle belle journée qui commence ". C'est surtout la douche bien chaude et le petit déjeuner copieux qui mettent de bonne humeur.
12:55 Publié dans A - Entre Brest et Alexandrie | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
3 - En Méditerranée, le 02.11.93
Et voilà, puisque les horaires de quart changent tous les jours, je viens de monter en passerelle, de quatre heures à huit heures. La situation a bien changé. Foi de ceux qui ont fait la campagne précédente, le bateau n'avait jamais tant bougé que la nuit dernière. J'ai bien failli être malade et tout est tombé dans le bateau. En général, tout est arrimé, mais là, vraiment c'était une sacrée surprise.
Nous avons passé Gibraltar hier midi, la mer n'est plus la même. C'est un rocher vraiment impressionnant. Je ne pensais pas qu'il était si imposant. Les côtes marocaines étaient également bien dégagées. C'est agréable de voir un petit bout de terre de temps en temps. Je n'ai pas fait de photos car j'étais en poste de combat mais ce caillou, je l'aurai au retour.
J'ai été réveillé à trois heures trente, et après une bonne bouffe, je suis monté en passerelle, en faisant un petit détour par la P3, me fumer une cigarette. Mer d'huile, pleine lune dans un ciel étoilé, la Jeanne filant seize nœuds sur un miroir, sans autre bruit qu'une petite brise dans la mâture. Et bien ça, c'est un grand moment. Le quart est vraiment un bon moment. C'est calme, beau, reposant, j'ai le temps de lire ou d'écrire, et le bateau prend une toute autre dimension la nuit.
Un détail, je peux enfin me refaire une raie dans les cheveux. C'est peu de choses mais c'est quand même un peu de moi qui ressurgit et c'est agréable. J'ai rencontré un lieutenant de vaisseau que mon père a commandé sur son pétrolier ravitailleur. Dans l'ensemble, les loufiats sont sympas mais il faut prendre le temps de leur expliquer qu'on a fait des études supérieures, qu'on est là pour un an, pour rendre service et se faire plaisir. Tout de suite, ils arrêtent de nous prendre pour des abrutis de matelots et s'adressent à nous dans un tout autre langage pour faire exécuter leurs ordres.
Les officiers élèves commencent à décoincer. Ils ont énormément de travail. Mes rapports avec ceux que je connais du lycée, s'en tiennent surtout à un signe de la tête dans une coursive.
Je suis un peu déçu car je ne vais pas voir grand chose d'Alexandrie. Ma demie-bordée est de service le jour de l'excursion organisée. Nous allons tout de même louer une voiture avec des potes, mais comme les francs tireurs ont un peu tendance à faire des cartons sur les touristes, je pense qu'on ne va pas aller trop loin.
Pour l'instant, je m'entends bien avec le Directeur des Etudes. Ses locaux font partie de mon poste de propreté, fait consciencieusement, donc il ne m'emmerde pas. On ne manque pas d'occupations au service Ecole, mais on ne peut pas dire que c'est éreintant. C'est surtout de la bricole, un peu de paperasse et du temps libre. Notre premier maître va nous donner un ordinateur pour nos tâches quotidiennes, ce qui nous simplifiera la vie. C'est gentil de sa part.
Je suis le GPS toutes les heures pour amener le point au central opérations et là, c'est amusant, nous sommes à 0°59'W. J'espère que je verrai le 0°00' avant la fin de mon quart. Il est cinq heures du matin, la passerelle est d'un calme reposant, c'est à peine croyable. Je viens d'aller passer un moment sur l'aileron bâbord. J'ai presque chaud en chemise. La lune se reflète dans une mer silencieuse. A peine un bruissement d'eau à l'étrave. C'est quasiment indescriptible, mais ceux qui ont navigué dans ces conditions voient certainement de quoi je parle. D'ici un quart d'heure, le matelot Latourrette va effectuer sa relève de barre, ce qui va lui changer un peu les idées.
Je viens d'apporter les messages au central opérations, les officiers élèves sont concentrés sur les tables à carte et les écrans des radars. A la limite, ça m'embêterait d'être en train de dormir. Je passerais à côté de plein de moments féeriques et je n'aurais pas le temps d'écrire pour les raconter.
J'ai passé un cap intéressant. Au départ, je n'avais choisi d'embarquer que pour les escales. Maintenant, j'apprécie la mer et les escales viennent en plus. Cela doit venir du fait que je ne suis pas malade, bien organisé, et que j'ai trouvé mon rythme de sommeil, que je me suis parfaitement adapté à mon emploi du temps bien qu'avec le quart, il soit tous les jours différent. J'ai réellement la sensation de vivre avec le bateau.
Voilà, il est sept heures et je viens de finir ma relève de barre. J'ai fait ma tournée des réveils pour les quarts suivants. Nous faisons route plein Est et le soleil fait rougir le ciel petit à petit. D'ici une heure, j'irai me remplir l'estomac et me préparer pour la journée. Donc en gros, me laver. Nous allons avoir, pour se mettre en forme, un petit exercice d'avarie de barre, puis le poste de propreté, et j'irai enfin travailler au service Ecole. Ce soir, je suis de musique. Cela veut dire que je suis de quart de dix-huit à vingt heures, et qu'ensuite, j'ai une nuit complète. Dernière info de ce quart, nous sommes au large d'Oran.
11:55 Publié dans A - Entre Brest et Alexandrie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
4 - En Méditerranée, le 03.11.93
Je viens de prendre mon quart de dix-huit à vingt heures. Petit changement de programme, nous faisons route sur Toulon. Il y a un imbécile qui a mélangé de l'huile diesel avec de l'huile turbine. Cette escale technique prendra vingt-quatre heures et ne nous retardera pas.
Nous avons suivi la côte algérienne toute la journée. L'eau est beaucoup plus bleue qu'en Atlantique et nous avons vraiment ressenti la chaleur sur le pont d'envol. En fait, je suis content de passer par Toulon. Nous aurons sans doute une levée de courrier.
Je n'ai pas été submergé de travail cet après-midi et j'ai beaucoup profité du soleil. J'ai fait quelques photos en essayant de bien travailler les cadrages.
10:55 Publié dans A - Entre Brest et Alexandrie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


